Courtier d’assurance : cet acteur clé que des Burkinabè ignorent ou connaissent mal

Entre assurés en quête de protection, compagnies d’assurance porteuses de risques, courtiers chargés de défendre les intérêts du client, et autorités publiques garantes  de la régulation, le marché de l’assurance repose sur un équilibre encore fragile. Pourtant au cœur de ce système, le courtier demeure méconnu du grand public. Reportage sur cet acteur de la chaîne des assurances.

De Emmanuel Gouba

Mercredi 23 janvier 2026. Sur l’avenue Kwamé Nkrumah,  l’une des plus belles artères de la capitale, l’activité économique bât son plein. Une jeune dame, la quarantaine remplie sort d’une compagnie d’assurance. Elle vient de renouveler l’assurance de son véhicule. Lorsqu’on l’interroge si elle s’est attaché les services d’un courtier, elle répond par la négative. « Je ne sais d’ailleurs pas ce que c’est », a-t-elle renchérit avec un léger sourire.

Quelques minutes plus tard, un autre client de la même compagnie achève à son tour les formalités d’assurance. Interpellé sur sa connaissance du métier de courtier d’assurance, il répond par l’affirmative, tout en précisant ne pas y avoir eu recours, estimant ne pas disposer de moyens financiers suffisants pour s’attacher ses services.

Ezéchias Lantry, responsable d’une agence de communication de la place a assuré son véhicule dans une compagnie d’assurance de la place.

Ezéchias Lantry, client d’assurance salut le travail des courtiers.

Connaissant bien le secteur pour avoir occupé le poste de chargé de clientèle assure qu’il n’a pas eu besoin des services d’un courtier pour assurer son véhicule. « Comme j’ai été dans le domaine, je connais déjà, comment les choses fonctionnent », a-t-lâché. Néanmoins, il affirme avoir connaître l’importance du courtier dans les assurances.

Entre idées reçues et héritage historique 

Pour Jérémie Bado, expert sénior en développement économique d’assurance, agréé par l’agence de promotion et d’expertise nationale, vice-président de l’Association Professionnelle des Courtiers d’Assurance du Burkina (APCAB) et gérant de J&M Assurance, ces réponses données par quelques riverains de Ouagadougou au sujet du métier de courtier ne sont pas étonnantes. Il explique que ces idées sont inhérentes à l’histoire de l’assurance au Burkina Faso.  le marché des assurances au Burkina Faso s’est d’abord structuré autour des sociétés d’assurance, issues d’agences européennes, avant que l’activité de courtage n’y fasse progressivement son apparition.  « La quasi-totalité des consommateurs, quand vous leur demandez une société de courtage, ils vont vous donner le nom d’une société d’assurance. Ils ne savent pas que par derrière, il y a un acteur qu’on appelle courtier qui a un travail complémentaire : celui d’accompagner d’assuré, le protéger, de préserver ses intérêts tout le long des contrats », a-t-il souligné en souriant.

Dans son allocution, le vice président de l’APCAB ‎mentionne que les courtiers sont encore moins consultés. La raison, une idée erronée reçue à la peau dure. Les Burkinabè estiment que la présence d’un intermédiaire placé entre l’assuré et la compagnie d’assurance, suggère des frais supplémentaires.  Pourtant, l’expert Jérémie Bado est formel : « La présence du courtier et son conseil ne font pas varier le prix ». En réalité, la rémunération du courtier est déjà intégrée dans la prime d’assurance payée à la compagnie. En ne sollicitant pas de courtier, l’assuré se prive donc d’un conseiller, d’un expert sans pour autant payer moins cher. Au contraire dit-il, le courtage permet souvent de réaliser des économies en optimisant les garanties et en faisant jouer la concurrence pour identifier la meilleure qualité de couverture. Egalement, il rajoute que le client du courtier bénéficie de  conseils, lorsque sinistre survient.

 

Courtier d’assurance : l’avocat du risque

Qui est le courtier d’assurance ? Quelles sont ses missions ? Ces questions ont été posées Jérémie Bado, expert sénior en développement économique d’assurance. Dès l’entame, il explique que lorsqu’on fait du courtage, on recherche les meilleures conditions de couverture pour les clients. « On les accompagne lorsqu’il y a des sinistres ».

Le vice-président de l’APCAB, pour faciliter la compréhension compare le rôle du courtier d’assurance à  celui de l’avocat. De ses explications, il ressort que le courtier est un traducteur de besoin. Face à un contrat technique dit-il, le consommateur peut se retrouver dans l’incapacité de traduire ses besoins en langage techniques au standard des assurances. C’est ici, martèle-t-il, que  la société de courtage  intervient. En véritable analyste du marché, il analyse le profil de son client, identifie les assurances les plus aptes à couvrir le risque spécifique, trouves les meilleures conditions de couverture et décrypte les causes contractuelles, souvent difficiles à comprendre pour le citoyen lambda.

Mais, son rôle ne se limite pas à la signature du contrat, le courtier s’inscrit également dans une mission de défense et d’accompagnement. « Lorsqu’il y a un sinistre, c’est à lui de dire à ce consommateur-là ce qu’il faut faire, toutes les étapes à suivre, jusqu’à ce que son dossier soit clôturé », a-t-il déclaré.

Dans la vidéos ci-dessus Jérémié Bado explique l’environnement des assurances au Burkina Fao

 

Bruno Kouanda, agent commercial à Coris Assurance enfourche la même trompette que le courtier d’assurance. Il confie que leur structure travaille avec des courtiers.  » Ils apportent de nombreux clients ». Pour lui, le courtier reste un partenaire clé pour l’assureur, qui lui a besoin de client. Et le courtier en retour a besoin des commissions que lui reverse les assureurs après la signature de contrat pour faire tourner son entreprise. Pour lui, il n’a pas de concurrence mais plutôt une complémentarité.

« Les courtiers nationaux ne captent que moins de 10 % du chiffre d’affaires global », Jérémie Bado

Selon Jérémie Bado, le secteur est né de l’installation de filiales internationales venues accompagner les grandes multinationales étrangères déjà implantées sur le territoire. Un héritage qui pèse encore lourdement sur la structure actuelle du marché. Aujourd’hui, le constat de l’expert est sans appel : les courtiers nationaux ne captent que moins de 10 % du chiffre d’affaires global. Il précise que ce sont les acteurs internationaux  qui détiennent la « part du lion » en gérant les risques techniques majeures  comme les mines, les grands chantiers, les usines. Et les acteurs locaux se rabattent majoritairement aux risques de masse  comme l’automobile et à une clientèle de particuliers.

Une lueur d’espoir pour les courtiers locaux venant d’une révolution législative

En 2024, le Burkina Faso a adopté et promulgué la Loi n°017-2024/ALT du 18 juillet 2024, relative au contenu minier qui impose désormais aux sociétés minières de passer par des courtiers locaux.  Cette décision politique vise à rééquilibrer les forces et à garder la valeur ajoutée au pays. Suivez les explications du ministre en charge des mines sur la question en cliquant sur le https://www.perplexity.ai/search/bien-evidemment-on-a-parle-des-2_J3huHcQ66mII0Y1.8dwg.

 

« Le numérique constitue un vaste potentiel de sensibilisation pour le courtier qui peut proposer ses services », Jérémie Bado, Vice-président de l’APCAB.

Cependant, la loi ne fera pas tout. Jérémie Bado prévient : le « vrai » marché de l’assurance ne se limite pas à l’automobile. Il réside dans les risques techniques complexes. « Tous les courtiers locaux n’ont pas forcément cette capacité de gérer un risque technique. Il faut aider à rehausser le niveau du courtage national pour challenger les géants internationaux », souligne-t-il.

Commissionnement occulte : Le « cancer » qui freine l’essor du courtage local

Au-delà des défis techniques, le courtage burkinabè fait face à un obstacle bien plus insidieux. Celui de la corruption interne au sein des entreprises clientes. « On a dans les compagnies d’assurance certains acteurs, du fait de leur position dans les entreprises, exigent de se faire rémunérer pour pouvoir placer une affaire chez un assureur », révèle Monsieur Bado. Cette fraude place les compagnies d’assurance devant un dilemme éthique et financier. Soit l’assureur traite en direct avec l’entreprise en rémunérant officieusement le décideur interne. Soit il passe par un courtier officiel, mais ce dernier subit alors une pression pour « partager » sa commission avec ledit décideur. « Le courtier se retrouve emballé entre le respect des règles, sa propre survie financière et ces pratiques qui sont un véritable frein à son développement », déplore le gérant de J&M Assurance. Il précise que le danger est qu’en reversant une partie de leur rémunération de manière occulte pour obtenir des contrats, les courtiers se retrouvent en décalage avec l’administration fiscale. Les impôts, ne pouvant tracer ces flux, entrent alors en conflit avec les cabinets de courtage, affaiblissant davantage leurs structures financières.

Face à ce qu’il qualifie de « désordre », l’expert mise sur l’action collective. « C’est ici qu’intervient l’Association professionnelle des courtiers d’assurance, dont le rôle est de : défendre les intérêts des courtiers face à ces pratiques illégales. Assainir le marché pour permettre aux cabinets de grandir sainement. Porter le plaidoyer auprès de l’État, qui tente déjà de résoudre ce problème complexe de commissionnement », a-t-il déclaré.

 L’expérience de l’assurance agricole

Interrogé sur la question de l’assurance agricole au Burkina lancée, en 2024 par le gouvernement burkinabè à travers son ministère de l’agriculture, le vice-président de l’APCAB) répond : ‎ « ni le Coutier, ni l’association de Coutiers n’ont été approchés ».  Il indique que c’est une couverture qui a été accompagnée par l’État, mais cela a été un échange entre assureurs et l’État. L’implication du courtier aurait-elle permis de résoudre les questions de frustrations relevées souvent par les producteurs ? « C’est une question qui se pose, parce que le Coutier, son rôle, effectivement, c’est de défendre les intérêts des consommateurs, c’est de sensibiliser les consommateurs. Si les incompréhensions sont là, c’est que, quelque part, il y a eu un défaut de sensibilisation, ou bien les bonnes informations n’ont pas été données aux consommateurs au moment où on est en train de faire le contrat », a-t-il répondu.

Il souhaite que les sensibilisations se poursuivent pour que toutes les parties aient une même longueur d’onde. « Qu’il y ait un courtier ou pas, c’est de redoubler d’efforts en terme de sensibilisation pour permettre à tous les acteurs de s’approprier ces règles-là, qui sont des règles liées au fonctionnement des projets d’assurance », a-t-il soutenu.

Moderniser le courtage au Burkina 

Le secteur de l’assurance au Burkina Faso affiche un taux de pénétration encore timide, sous la barre des 2 %, selon le vice-président.  Pour Jérémie Bado, ce chiffre n’est pas une fatalité, mais un gisement d’opportunités. Pour que le courtage national décolle enfin, l’expert préconise un remède en trois piliers : la compétence, la déontologie et l’innovation. « L’amélioration du secteur passe d’abord par la professionnalisation » dit-il. C’est pourquoi, il salue l’initiative du Ministère de l’Économie qui a lancé un Certificat d’intermédiation en assurance, dont l’objectif est de former rigoureusement tous les acteurs pour rehausser le niveau technique global et offrir un conseil de haute qualité aux assurés.

Il propose aussi l’assainissement des relations pour mettre fin de la concurrence déloyale et anéantir la méfiance qui persiste entre les compagnies d’assurance et les courtiers. « Les assureurs voient souvent le courtier comme un « concurrent » qui capte une partie de leur portefeuille ». Pour changer la donne, l’expert insiste sur le respect des règles de commissionnement et mieux clarifier les rôles pour que l’assureur se concentre sur le risque et le courtier sur le conseil.

Jérémie Bado souhaite  enfin que le rôle du courtier ne se limite à se disputer les clients existants. « Ils ne doivent pas être là juste pour grignoter le marché existant, mais pour développer de nouvelles initiatives et créer de nouvelles niches » En explorant des secteurs sous-exploités et en concevant des produits innovants, les courtiers peuvent aider à faire grimper le taux de pénétration de l’assurance au Burkina. Il conclut que la survie et la croissance des courtiers locaux dépendront de leur capacité à démontrer qu’ils sont des créateurs de valeur et non de simples intermédiaires.

Comment devenir courtier d’assurance 

Pour Jéremie Bado, expert en courtage d’assurances, les étudiants rêvant de se lancer dans ce métier butent d’abord sur des barrières réglementaires strictes : impossible de quitter l’école pour ouvrir une agence sans diplôme minimum et années d’expérience validées. « La seule voie ? S’exercer en compagnie d’assurance, société de courtage ou agence pour acquérir bagage technique et terrain », insiste-t-il. Sans cela, comment défendre les intérêts d’un client face à un assureur si on en dépend soi-même pour tout comprendre ? Et une fois l’agrément en poche, le vrai défi surgit : bâtir un portefeuille via des talents commerciaux, puis le fidéliser en gérant impeccablement les sinistres. « Si vous échouez à défendre un risque confié, le client ne reviendra pas », alerte Bado. Installer une structure est une chose ; la pérenniser en défendant efficacement ses assurés en est une autre, souvent insurmontable pour les novices.

Lisez la vidéo pour comprendre le processus pour entreprendre dans le secteur de courtage au Burkina Faso. 

                               

 

                                                                   Encadré

  • Le Saviez-vous ? Courtier vs Agent général

  • Ne les confondez plus ! L’Agent général est le mandataire d’une seule compagnie (il travaille pour l’assureur). Le Courtier, lui, est indépendant. Il sonde l’ensemble du marché pour trouver l’offre la plus avantageuse pour vous. Juridiquement, il est le mandataire de l’assuré : il travaille donc exclusivement pour vous.

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